Zappa sur scène
Je terminerai ici avec un choix de vidéos montrant Zappa et ses différents acolytes à différentes périodes, mais cette fois dans un ordre chronologique. À chaque fois, les cinq premières minutes de chaque lien sont suffisantes pour comprendre ce qu’il y a à voir.
⏩ Au Royal Albert Hall, à Londres, en 1968.
Cette séquence, en 1968, avec un pape mexicain aux tétons d’acier distribuant des M&M’s depuis son seau, vous donne une idée de l’ambiance sur scène, au cœur de Londres, avec les Mothers of Invention. Peu de temps avant, on avait découvert que le Vatican avait investi dans une firme qui commercialisait des pilules contraceptives… d’où le seau à pilules du pape mexicain. C’est du grand guignol avec des personnages caricaturaux : un mélange original de grosse déconnade sacrilège et de théâtre plus ou moins improvisé avec en arrière-plan l’orchestre symphonique de la BBC, qui accepte de jouer le jeu. Juste après, et sans transition, le pape mexicain passe une audition. Sa candidature est finalement rejetée et il se console avec ses M&M’s pendant que l’orchestre de la BBC joue, grimé. Bien sûr, la partition orchestrale est de Zappa :
⏩ « Redunzl » en Australie (1973). C’est un mélange de jazz, de free et de rock , avec un jeu de scène loufoque. Il y a le violoniste français Jean-Luc Ponty, George Duke au clavier et toujours le même Sal Marquez à la trompette :
C’est du noir et blanc, mais j’ai choisi ce morceau parce qu’il est typique du jazz-rock instrumental de Zappa et parce qu’il est suffisamment simple pour être apprécié à première écoute.
⏩ « Montana » (1973), au Roxy, un club de Los Angeles. L’histoire est tirée par les cheveux. Il s’agit d’un entrepreneur qui se propose de cultiver du fil dentaire comme une vulgaire céréale. Le refrain dit : « Je vais bientôt m’installer dans le Montana, et je vais devenir un magnat du fil dentaire. » J’adore cette chanson, et elle a ici un groove irrésistible. Mais la version studio est meilleure encore :
⏩ « Stink foot » (1974). Voici une très bonne prestation avec l’intrusion d’une animation en pâte à modeler au beau milieu du solo : une bête mord le guitariste au cou et le transforme en alien. Il n’y a pas de retour au couplet initial, mais la séquence incrustée a le mérite d’être courte et compréhensible. Cette vidéo démontre une fois de plus que Zappa peut partir d’à- peu-près n’importe quoi pour faire une chanson, ici le thème inspirant des pieds qui sentent mauvais. En France, le dessinateur Solé en avait fait quatre planches, rééditées par Fluide Glacial dans Pop & rock & colégram (1993) :

La chanson « Stink foot » illustrée en France par Jean Solé, avec la participation de Gotlib.
⏩ « City of tiny lights » (1977). C’est l’époque, où grâce à son album Sheik Yerbouti, qui s’adresse à un nouveau public d’adolescents, Zappa est devenu une rock star, un sex-symbol et un guitar-hero. Et à chaque Halloween, il donne rendez-vous à ce jeune public au Palladium de New-York et tout le monde vient déguisé :
⏩ « City of tiny lights » (1981). La même chanson pour Halloween 1981, avec le chanteur Ray White. On aperçoit Steve Vai à gauche, qui deviendra, avec Joe Satriani, un guitariste fameux dans le monde des virtuoses tendance métal :
En 1977, Zappa est devenu millionnaire, il a une limousine et un garde du corps. Mais rassurez-vous, ça ne va pas durer. D’autant plus que la vague punk et la new wave sont sur le point de tout balayer, et bientôt il y aura la déferlante du rap et de la techno. Et puis un jeune gars surdoué qui s’appelle Prince va surgir en 1984 avec un projet un peu similaire au sien. Mais lui chante divinement bien et danse comme un dieu. Zappa ne peut plus rivaliser avec ça, son temps est fini, il va donc se déporter vers d’autres projets.
Comme tous ceux qui ont réussi, Zappa n’a plus qu’une idée en tête, c’est de réaliser son rêve de gosse : chez lui, ce n’est pas d’acheter un yacht ou de conduire un avion de chasse, mais de faire jouer ses œuvres par un orchestre symphonique. Et c’est exactement ce qu’il va obtenir, au moment où il n’y croyait plus. À la veille de sa mort, il va disposer d’un orchestre entièrement dévoué à son art, l’Ensemble Modern de Francfort. C’est la première fois qu’il accepte des subsides publics, et en plus, ils sont étrangers. Ses contacts avec le monde symphonique s’étaient souvent révélés frustrants : il n’avait pas assez de temps de répétition, il se heurtait aux syndicats et surtout, il devait tout payer de sa poche pour un résultat pas toujours optimal. Ce n’est pas un hasard si l’accomplissement final viendra d’Allemagne. La musique de Zappa est extraordinairement structurée et cela suppose une organisation, des financements, une discipline et un temps de préparation substantiels, tout ce dont sont capables les Allemands justement. Et Zappa est populaire là-bas depuis longtemps, et c’est là qu’il va tout obtenir.
⏩ « Overture » (1992). Ouverture inédite du spectacle The Yellow Shark, filmé live avec l’Ensemble Modern à Francfort. Très bon ! Et son attitude est digne et classe. Zappa joue de son orchestre comme on joue d’un instrument. Difficile de dire ce qui est improvisé et ce qui est écrit. On entend le silence derrière son œuvre. C’est une musique de sons comme Varèse, une musique presque contemplative :
⏩ « Welcome to the United States » (1992). À votre embarquement à destination des États-Unis, vous êtes invité à remplir un questionnaire qui demande très simplement si vous êtes un espion, un nazi, un trafiquant de drogue ou un terroriste ! Zappa s’en est rendu compte quand il a voulu inviter ses musiciens allemands aux États-Unis. En fait le questionnaire n’est pas si débile, car aux États-Unis une déclaration mensongère est considérée comme une faute très grave et peut donc peser lourd dans une inculpation. Mais peu importe, c’est pour le moins cocasse. Ça parait complétement crétin et donc Zappa en a fait une espèce de petit happening musical assez drôle qui donne un exemple de son humour et de son théâtre.
⏩ « St Etienne » (1982). Solo enregistré en France, à Saint-Etienne. Seule une partie du solo a été filmée, si bien qu’il a fallu combler avec des séquences tournée dans les rues de Paris. Il se trouve que la chorégraphie en noir et blanc de ce marginal sur les Champs-Élysées est à la fois aussi gracieuse et déjantée que le solo de Zappa. Il adorait ce genre de coïncidence, qu’il appelait xénochronie.



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