En 1993, à Los Angeles, mourait Frank Zappa, homme libre et artiste inclassable. On pourrait essayer de le définir en disant que c’était un guitariste de rock qui faisait jouer de la musique contemporaine par des musiciens de jazz… Jamais musicien n’aura abordé autant de genres avec autant de talent : il a exploré tous les espaces intermédiaires possibles entre le blues rural et la musique sérielle. Comment, sorti de nulle part, en était-il arrivé là ? Et comment s’expliquent les contradictions apparentes du personnage, qui semblait fuir le succès presque autant qu’il le cherchait ?

Zappa, c’est un nom tellement simple qu’il sonne familier à tout le monde et tout le monde ou presque croit le connaitre, ne serait-ce que de nom, ne serait-ce qu’à cause de Zappa le Clown ou Zapata le révolutionnaire, ou encore du cirque Zavatta. L’ironie, c’est que Zappa, le vrai, tient lui-même d’un peu tout ça : il est vraiment un moustachu révolutionnaire (de la contre-culture), capable de faire le clown à l’occasion et qui promène sa troupe (de musiciens) comme un cirque itinérant.
Son nom est déjà un présage : ce nom qui balaye l’alphabet de la fin au début lui va comme un gant quand on sait son savoir musical encyclopédique et sa capacité à déranger tous les classements. Publié en France en l’an 2000, le dictionnaire Zappa va véritablement en sens inverse, de Z à A ! Et puis Zappa avec sa moustache reconnaissable fait immédiatement penser à Don Quichotte, Zorro ou Salvador Dalí… Mais qui était vraiment Frank Zappa ?
Il est vrai que rien n’est fait pour le rendre plus accessible à ceux qui ne le connaissent pas et les rares, très rares émissions qui lui sont consacrées (sur France Culture ou sur Arte) semblent faites pour ceux qui le connaissent déjà. Zappa n’est pas un inconnu, mais il est très méconnu, alors qu’il a eu une influence considérable sur toute la musique rock, et même sur le jazz français des trente dernières années. Nous verrons qu’il a lui-même tout fait pour brouiller les pistes, et qu’il est en partie responsable de cette méconnaissance… et nous essaierons de comprendre pourquoi.
Pour celles et ceux qui ne le connaitraient pas du tout, essayez d’imaginer un croisement entre Serge Gainsbourg et Salvador Dalí. C’est la meilleure image que j’aie pu trouver dans l’univers francophone. C’est ça, Frank Zappa !
Comme Serge Gainsbourg, Zappa est une espèce de pervers pépère obsédé sexuel et un tantinet misanthrope, qui adore jouer avec les mots, cultive la provocation voire le scandale, alors qu’au fond il est un artiste fin et cultivé avec un idéal artistique très élevé. Comme Gainsbourg, Zappa opère dans le champ des variétés alors qu’il connait les bases de la musique classique, qu’il sait lire une partition et qu’il joue de plusieurs instruments.
Mais les rapprochements s’arrêtent là. Gainsbourg a été très loin dans les concessions commerciales et sa gloire publique, il la doit à cette trahison de ses véritables ambitions artistiques, trahison qu’il ne se pardonnera jamais tout à fait, semble-t-il. Zappa aussi a fait de nombreuses concessions à la mode et à son public rock, mais il n’a jamais écrit un seul tube, ni pour lui ni pour personne (sauf sa fille), alors qu’il aurait pu le faire sans aucune difficulté. Au contraire, il s’arrange toujours pour ne jamais être véritablement populaire : il est connu, il exerce en sous-main une influence considérable sur son époque, et pourtant il reste toujours un outsider.
La deuxième différence, c’est que Gainsbourg n’écrit pas lui-même ses orchestrations, qu’il laisse à d’autres, alors que Zappa écrit lui-même tous ses arrangements.
La troisième, c’est que Gainsbourg se la joue sentimental, avec au fond une relative sincérité autobiographique, alors que Zappa n’a fait ça que sur son premier album ; par la suite, ses chansons d’amour sont plus parodiques qu’autre chose. Il a d’ailleurs déclaré que les chansons d’amour étaient responsables de la mauvaise santé mentale en Amérique et qu’il refusait d’y participer…
Et comme Salvador Dalí, Zappa est un grand artiste moderne à moustache, profondément influencé par le surréalisme et le dadaïsme. Et c’est aussi un communicant, un imprésario de lui-même, qui fait des déclarations outrancières et met en scène son personnage de bouffon extravagant, tout en contrôlant parfaitement sa carrière en coulisse. Dalí était tellement habile qu’on l’a parfois soupçonné d’être un faiseur, un pasticheur surdoué et sans âme, une sorte d’escroc de haut vol. On a eu parfois le même soupçon à propos de Zappa. En fait, tout le monde reconnait aujourd’hui en Dalí un artiste authentique et original, mais son personnage public, avide de dollars (Avida Dollars, anagramme de Salvador Dalí), a sans doute nuit à sa crédibilité. Et c’est pareil pour Zappa.

Né en 1940, Zappa a surtout été connu dans les années 60 et 70 comme un guitariste rock de la stature de gens comme Hendrix et Santana. Et de fait, le guitariste Zappa est une sorte de croisement entre les deux, parce qu’il utilise beaucoup la pédale wah-wah et que ses solos, parfois sauvages et intenses comme ceux d’Hendrix, sont enracinés dans le blues, et parce que, comme Santana, il sait se montrer lyrique et mélodieux.
Zappa est au rock ce que Miles Davis est au jazz moderne : un novateur, un grand catalyseur et un découvreur de talents. Les deux peuvent se vanter d’avoir inventé le jazz-rock, chacun de son côté et chacun à sa façon, et à peu près à la même époque.



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