Du Prisonnier à l’Odyssée : retour sur une série culte

La série :

Le premier et les deux derniers épisodes doivent impérativement être vus à leur place. 

L’ordre des épisodes intermédiaires n’a guère d’importance. La série se boucle sur elle même. La première image est aussi la dernière. Cette relation en feed-back si elle nous laisse pantois, nous enseigne que le sens de la vie n’a aucune résolution. Et qu’elle peut aussi bien se vivre comme un rêve ou comme un cauchemar.

Les épisodes 13, 14 et 15 (sur 17 produits) sont restés longtemps inédits en France. Ils conservent l’humeur mais ne s’intègrent pas vraiment dans la théorie.

« LE PRISONNIER », malgré sa durée de temps limitée sur dix sept épisodes (soit 47 x 17 soit 799 minutes soit un peu plus de 13 h 30, soit une demie journée ou plutôt une nuit et une matinée) demeure certainement la série qu’il faut regarder avant de passer à toute autre chose comme par exemple sortir de chez soi. C’est la série qui a suscité le plus d’interprétations.

Le sujet :

​​​​​​ »Nous même prisonnier de nous même »

L’arrivée :

Qui se souvient de « L’homme qui en savait trop » d’Alfred Hitchcock ?

Deux coups de tonnerre comme deux coups de cymbales.

Une lotus fonce sur une route déserte. Le conducteur jette sa lettre de démission sur le bureau de son supérieur. Son dossier est enregistré dans la rubrique déclassement d’un vaste entrepôt d’archives automatisées. Arrivé chez lui, alors qu’il prépare ses bagages pour partir vers une destination exotique, un jet de gaz l’immobilise et il s’effondre. Il se réveille dans sa chambre. Mais au moment de tirer les rideaux il s’aperçoit qu’il est retenu dans un endroit riant, dans un village pittoresque qui ressemble à celui du Magicien d’Oz. Peut-être la possibilité d’une île. Le Village conçu comme la casbah est bordé par l’océan. Le numéro deux l’accueille. Lui même est désigné sous le numéro six qui est le numéro de son appartement.  On ne connait pas sa véritable identité. Malgré son insubordination et son mauvais caractère, il ne cache pas ses velléités de repartir d’où il vient, en congé.

« JE NE VEUX PAS ME FAIRE FICHER, ESTAMPILLER, ENREGISTRER, NI ME FAIRE CLASSER PUIS DÉCLASSER. MA VIE M’APPARTIENT !

C’est pour cela qu’on l’a puni. Parce que c’est un homme qui n’abandonne jamais, qui se situe entre l’est et l’ouest  et qui ne conclut jamais ses parties d’échecs avec les numéros deux.

Un homme qu’on dérange :

Toujours tenu en échec, tel Sisyphe qui répète à l’infini sa défaite, Numéro six ne désespère jamais. Sous la forme d’une grosse boule blanche, un monstrueux chien de garde le récupère à la fin de chaque épisode. La figure du dédoublement hante plusieurs fois cette nef de fous. Ironique et soupe au lait, plutôt indifférent à la parade des santons qui s’agite autour de lui, il ne cédera rien au pouvoir concentrationnaire qui désire le corrompre et le dissocier. Véritable loup solitaire qui n’écoute que sa conscience. Il adopte une position attentiste bien à l’abri dans sa zone de confinement. Ce vétéran des lanceurs d’alerte fait son miel de ce qu’il représente pour la population qui l’entoure, un homme – cobaye sur lequel on tente des expériences risquées et un homme dérangeant à qui se confier.

Qui est le numéro un ? :

C’est la la question ultime de la série. Au même titre que l’on s’interroge sur les motifs qui ont décidé numéro six a démissionner, de même on se refuse à nous révéler l’identité de numéro un, alors que les numéros deux se succèdent à chaque épisode, simple rouage d’une mécanique qui les dépasse tous. 

Goulag ou paradis ? :

La vie au village est vraiment monotone. De la musique insipide s’échappe des haut-parleurs ou des radiorécepteurs. Toutes les maisonnettes ou appartements sont truffées de micros. Chaque mouvement est surveillé. Le village est entièrement supervisé et toute tentative de contrôle est un échec. Le réflexe inné de se libérer des liens ne concerne que numéro six à la différence des autres qui se contentent d’être surveillés. Ce veilleur inspiré semble être l’incarnation de ce que le philosophe Michel Foucault entendait dans « surveiller et punir » par la théorie de l’enfermement que l’on retrouve dans la vision littéraire de Kafka dans « Le Château ». Le passe- temps au Village consiste à distinguer les prisonniers des gardiens.

Une série visionnaire :

La série était déjà visionnaire à la sortie des années soixante. Ne parle t-on pas d’internet comme d’un « village global » qui accueillerait chacun d’entre nous. Sans compter le flux médiatique (télévision, radiodiffusion, jingle, annonces, téléphones portables) qui interrompt les gestes banals du quotidien. Les contacts entre villageois même si ceux ci ne sont pas réglementés comme en cas de confinement restent coordonnées par une pensée unique (bonjour chez vous !) dans une relation qui, sans être intime (l’intimité n’existe pas au Village) mijote dans un brouet d’entente cordiale. Les habitants du village (une communauté internationale vieillissante avec vue sur le cimetière très garni !) habillés de la même façon, profèrent la bonne parole et lisent le même journal édité à midi. Ce que nous faisons tous plus ou moins dans notre vie quotidienne. Avec nos improvisations certains d’entre nous tentent de déformer la société panoptique que l’on nous impose. Ici chacun porte un badge affublé d’un numéro décoré par l’insigne de la bicyclette ou grand bi : le « Penny Farthing » et semble sortir d’un épisode de téléréalité.

Dans l’enceinte du village toute une vie de loisir semble s’épanouir (cinéma, parc d’attractions, jeu d’échecs à taille humaine, feuille de chou locale, concours artistique). Le village possède son activité autonome avec sa mairie, son conseil municipal élu démocratiquement, un hôpital spécialisé dans le lavage de cerveaux. C’est une prison à ciel ouvert mais cela reste une prison. Comme l’aliéné, prisonnier de lui même, numéro six répète à l’infini la même journée  (celle de son arrivée (« the arrival ») avec quelques modifications propre aux scenari des séries télévisées, ne se projetant psychiquement que dans son dénouement (the  » fall out »). Le pire, après tout c’est que la vie au village n’est pas forcément désagréable. Ces motifs divers seront repris plus tard dans une autre série « Lost » comme une théorie de l’inexpliqué que l’on cultive comme une petite boîte avec un cocon à l’intérieur.

Échec et mat : une série maîtrisée

Appartenant au genre flou de la série dystopique dans un mélange de science fiction et d’espionnage, la série est totalement maîtrisée par un Patrick Mc Goohan perfectionniste. La musique et pas seulement celle du prologue-générique tient un rôle important et souligne un stress continu. Monument de la pop culture, « Le prisonnier » est définitivement entré en 2020 dans les chefs-d’oeuvre du huitième art. Patrick Mc Goohan prisonnier de son succès dans la série « destination danger » dans le rôle de Drake l’agent secret  (il me semble que ce nom est prononcé dans l’épisode 16 « Il était une fois ») voulait s’enfermer dans un rôle définitif, lui qui refusa le rôle de James Bond. Il réussit à imposer l’idée du personnage. Il créa et produisit les dix sept épisodes comme une entité artistique en s’inspirant d’une part de la ville côtière italienne de Portofini et d’autre part de le bourgade de Portheirion au Pays de Galles qui servit de décor à un épisode de « Destination danger » pour créer la structure complexe du village. Chaque épisode qu’il imagina déclencha un délire d’interprétations sur le totalitarisme. Ce qui est sûr c’est que chaque épisode cultive son mystère sans l’épuiser. Le schématisme inquiétant de la série et sa forte identité visuelle en font un rendez-vous onirique incontournable. Toutes les analyses et interprétations sont d’ailleurs convaincantes et pertinentes. Le dernier épisode qui dévoile l’identité du numéro un va déclencher un véritable tollé de désapprobation chez les adeptes car Patrick Mc Goohan ne dénoue rien. Contraint de quitter la Grande Bretagne sous les quolibets, l’acteur se réfugia en Californie. Néanmoins le pouvoir hypnotique et allégorique de cette série nous hante toujours et plus que jamais en cette période de confinement.

Bonjour lieutenant : 

En Californie, l’acteur produira deux épisodes de Columbo en 1974 parmi les meilleurs se destinant le rôle de l’assassin. Ces deux épisodes sont truffés de références au « prisonnier » jusque dans les titres : « Entre le crépuscule et l’aube  » et « Double identité » , puis en 1990 dans l’épisode « Votez pour moi », allusion directe à l’épisode « Free for all » du « prisonnier ».

Mais c’est surtout dans l’épisode « La montre-témoin » en 1976 dans lequel Mc Goohan dirige Peter Falk qui constitue un véritable pied-de-nez à l’univers du « prisonnier ». Le nom du véritable assassin n’est divulgué qu’A LA FIN ! Qui d’autre de l’envergure de Patrick Mc Goohan serait capable de camper face au lieutenant un adversaire aussi troublant ?

Nous voulons des renseignements :

Maxime du village : les questions sont un fardeau pour les autres. Les réponses, une prison pour soi même.

« Si vous acceptez de révéler vos secrets, vous recevrez l’autorisation de finir vos jours dans la maison des vieillards ! » (Numéro deux)

« Le danger inhérent à la démocratie reste qu’avec un excès de liberté dans tous les domaines, nous finirons par nous détruire » (Patrick Mc Goohan)

« Je ne crois pas à ce terme à la mode, « l’évasion ». Je crois à « l’invasion ». Je crois qu’au lieu de s’évader par une œuvre, on est envahi par elle. Ce qui est beau, c’est d’être envahi, inquiété, habité, obsédé, dérangé par une œuvre. » (Jean Cocteau)

 À l’Odyssée :

Le prisonnier : épisodes 1 à 9        COTE :  TV PRI

                           épisodes 10 à 17   COTE :  TV PRI      

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